Londres, juin 2009. Le pouvoir vacille.
Depuis des semaines, le Daily Telegraph publie chaque matin un nouveau lot de révélations sur les notes de frais des députés britanniques. Résidences secondaires remboursées, canards en plastique pour la piscine, fossés de châteaux facturés au contribuable. Le pays est sidéré. La classe politique tout entière est éclaboussée, et le gouvernement travailliste de Gordon Brown, déjà à bout de souffle, encaisse les coups les uns après les autres jusqu’à menacer de s’effondrer.
Le 4 juin, les élections européennes achèvent de dynamiter ce qui restait de crédit au Labour. Le parti finit troisième, derrière les Conservateurs et l’UKIP, avec 15,7 % : un score de relégation politique. Les démissions, déjà engagées depuis plusieurs jours, prennent alors une tournure insurrectionnelle. James Purnell, secrétaire d’État au Travail et aux Retraites, quitte le gouvernement et appelle publiquement Brown à faire de même. Le coup d’État intérieur est lancé. Pendant quarante-huit heures, la chute de Brown semble imminente.
Mais elle n’a pas lieu : le 8 juin, Brown survit à la réunion de son groupe parlementaire et s’accroche de justesse.
Celui qui a manœuvré dans l’ombre pour le maintenir en place s’appelle Peter Mandelson. Surnommé le « Prince des Ténèbres » depuis les années Blair — pour son goût des coulisses, des réseaux, des retournements de situation —, il vient d’être promu le 5 juin Premier secrétaire d’État, Lord Président du Conseil, et secrétaire d’État aux Entreprises. Il devient ainsi à la fois le numéro deux constitutionnel du gouvernement et le moteur réel de l’exécutif, au point que The Independent écrit ce jour-là qu’il est devenu « probablement l’individu le plus puissant du pays » ; concrètement, Mandelson gère simultanément la communication de Downing Street, la survie du parti et les dossiers économiques majeurs d’un pays en récession.
Son portefeuille est immense : entreprises, innovation, compétences, universités, politique industrielle, régulation économique. La crise financière mondiale n’est pas résorbée, le gouvernement tient par les ongles, et Mandelson vient d’hériter d’un empire administratif en état d’urgence permanente.
C’est dans ce moment très particulier — le lendemain de la survie politique de son Premier ministre, quatre jours après la plus grande promotion de sa carrière — que Peter Mandelson échange avec Jeffrey Epstein sur ce que le gouvernement britannique devrait faire.
Peter Mandelson, left, and Jeffrey Epstein, right, celebrating a birthday at Epstein’s Paris apartment in January 2007
Le 9 juin 2009, à 13 h 09, Epstein écrit à Mandelson. Il lui explique que sa position la plus forte est d’avoir la main sur les universités. Il lui suggère de lancer ou de coordonner un « X-Prize » pour la recherche extrême, sur deux ou trois sujets : cyberguerre, intelligence artificielle générale, santé, océans, réchauffement climatique. L’idée est simple : obtenir une percée scientifique et permettre au gouvernement britannique de se présenter comme porteur d’avenir, au lieu d’apparaître, selon ses mots, comme un « dinosaure dans le monde des idées ».
Epstein ne s’arrête pas là. Il propose aussi un nouveau mécanisme de prêt pour les propriétaires et les petites entreprises, inspiré d’une caisse d’épargne communautaire élargie au pays tout entier. Puis il avance une idée plus radicale encore : nationaliser le secteur de la téléphonie mobile et donner à chacun un accès gratuit, afin de remettre directement de l’argent dans les poches des Britanniques.
À 17 h 23, Mandelson répond depuis sa BlackBerry. Il vient, dit-il, de répondre à une question impromptue à la Chambre des Lords sur les universités. On le presse de dire s’il leur accordera suffisamment d’attention. La suggestion d’Epstein tombe donc au bon moment. Puis Mandelson ajoute cette phrase : « Vous pouvez devenir mon conseiller spécial non rémunéré. »
Vingt-deux minutes plus tard, à 17 h 30, Epstein transfère l’échange à un destinataire dont l’identité reste caviardée dans les documents publiés par le ministère américain de la Justice. Son seul commentaire tient en une formule : « La Grande-Bretagne devrait devenir un Slumdog Millionaire grandeur nature. »
Note : traduction complète des emails en bas de page.
Ces trois emails dévoilent une mécanique occulte : Epstein avise, Mandelson approuve, Epstein transfère.
Aussi stupéfiant que cela paraisse, Epstein prescrit une ligne de politique publique au numéro deux du gouvernement britannique dans un email jeté à la va-vite, presque désinvolte, où s’enchaînent doctrine d’innovation, recherche de rupture, mécanismes de crédit, intervention sectorielle et positionnement économique d’un pays en crise. Mandelson, sous pression au Parlement et au cœur d’un gouvernement vacillant, lui répond dans le même registre expéditif et lui reconnaît, noir sur blanc, une fonction auprès de lui : conseiller spécial non rémunéré.
Le troisième email est le plus opaque.
Epstein transmet la réponse de Mandelson presque immédiatement, puis accompagne ce transfert d’une phrase au ton méprisant qu’il faut lire de près : « La Grande-Bretagne devrait devenir un Slumdog Millionaire grandeur nature » (« Britain should be the real-life version of Slumdog Millionaire »). Autrement dit, la Grande-Bretagne est dans un état lamentable, mais elle pourrait transformer ce désastre en histoire de renaissance. Elle pourrait vendre au monde l’image d’un pays tombé très bas, qui repart de rien et redevient gagnant. C’est pour cela qu’Epstein cite Slumdog Millionaire : dans le film, le héros part de la misère extrême, des bidonvilles, de la violence, puis finit par gagner. Epstein applique cette logique au Royaume-Uni : pays humilié, gouvernement en crise, économie abîmée, image dégradée, mais possibilité de transformer la chute en récit spectaculaire de retour au sommet.
Il balance donc cette formule à un tiers mystérieux, très peu de temps après avoir reçu la réponse de Mandelson. Mais à qui Epstein transmettait-il ce qu’il recevait de Mandelson ? Les documents nous le cachent : le nom est masqué.
C’est précisément ce qui rend l’échange explosif : les dossiers sensibles de l’économie britannique passent alors par Mandelson. Quand la conversation porte sur le crédit, les technologies, les secteurs stratégiques et de possibles nationalisations, elle cesse d’être privée.
Le transfert du 9 juin ne flotte donc pas dans le vide. Les documents publiés par le ministère américain de la Justice suggèrent qu’Epstein faisait circuler des informations susceptibles d’intéresser des acteurs économiques au moment même où Mandelson exerçait ces fonctions. Ils indiquent aussi qu’en 2009, Epstein a transféré 10 000 £ à Reinaldo Avila da Silva, compagnon de Mandelson, alors que celui-ci était en exercice.
La question dépasse malheureusement le Royaume-Uni. Mandelson est également soupçonné d’avoir alerté Epstein en amont de l’annonce de plans de sauvetage massifs pendant la crise de la dette dans la zone euro.
Le 23 février 2026, Mandelson est arrêté, interrogé, puis libéré sous caution. Il dément tout comportement illégal et n’est pas inculpé dans la consternation générale.
Reste le fait brut : le 9 juin 2009, à 17 h 30, Epstein transmet la réponse du numéro deux britannique à un destinataire masqué. Qui reçoit ces informations ? À quoi servent-elles ? Jusqu’où s’étendent les ramifications de cet échange ? Et si l’on mettait aujourd’hui, pour la première fois, un pied dans certaines villes et certains quartiers de Grande-Bretagne, on comprendrait mieux la violence de la formule : le Slumdog Millionaire grandeur nature imaginé par Epstein n’était peut-être pas une simple provocation, mais une vision politique.
Jeffrey Epstein à Peter Mandelson, 9 juin 2009, 13 h 09
« Je pense que votre position la plus forte est d’être en charge de toutes les universités. Je crois que vous devriez lancer ou coordonner un X-Prize pour la recherche extrême. On pourrait choisir deux ou trois sujets : la cyberguerre, l’intelligence artificielle générale, une question de santé. Si vous obteniez une percée dans l’un de ces domaines, le gouvernement serait en mesure de se positionner comme porteur d’avenir, au lieu de son positionnement actuel de dinosaure dans le monde des idées. Ça pourrait être un projet océanique, le réchauffement climatique — la Grande-Bretagne a jadis régné sur les mers, il est temps qu’elle règne sur leur dépollution. Je mettrais en place un nouveau mécanisme de prêt pour les propriétaires et les petites entreprises, en m’inspirant d’une caisse d’épargne communautaire — la communauté étant ici le pays tout entier. L’idée plus radicale serait de nationaliser le secteur de la téléphonie mobile, donner à tout le monde un accès gratuit. Ça mettrait l’argent directement dans les poches des gens. »
Peter Mandelson à Jeffrey Epstein, 9 juin 2009, 17 h 23, depuis sa BlackBerry
« J’ai dû répondre aujourd’hui à une question impromptue à la Chambre des Lords sur les universités. Pression sur le fait de savoir si je vais leur accorder suffisamment d’attention. Bonne idée donc. Vous pouvez devenir mon conseiller spécial non rémunéré. »
Jeffrey Epstein à un destinataire caviardé, 9 juin 2009, 17 h 30
« La Grande-Bretagne devrait devenir un Slumdog Millionaire grandeur nature. »
