Billet rédigé un jour de forte chaleur, où l’air vibre autant que les certitudes morales.
J’y raconte comment mon départ rationnel de X vers Mastodon s’est heurté à une « tyrannie de proximité ». J’y explore l’idée que la décentralisation technique, sans culture du débat, accouche parfois de micro-autorités plus strictes que les plateformes qu’elles fuient.
Je savoure le luxe de citer Jean-Claude Milner dans un billet sans peur de risquer l’anathème. Ici, pas de modérateur froid, ni pairs convaincus de détenir la vérité.
Si j’obtiens 5 likes, dans le prochain je parle de L’Envie de Pénal de Philippe Murray. La suite logique de cette dérive normative où la prévention remplace la loi 🙃
#Nostr #Mastodon #IA #Milner #Murray #Fediverse #Critique
quoting naddr1qv…3ze6Ni dieu, ni maître, ni algorithme : le calcul rationnel du départ
Mon départ de X ne fut ni un acte d’héroïsme moral, ni une fuite idéologique. Ce fut, avant tout, la conséquence d’un arbitrage rationnel. Certes, l’expérience utilisateur était devenue infernale, saturée par un conflit permanent entretenu par les algorithmes et amplifié par une classe politique et médiatique en quête d’indignation. Certes, publier là -bas revenait à accepter, de facto, de porter le discours d’un propriétaire dont je ne partage ni les manières ni le projet. Une entorse à la devise « Ni dieu ni maître ».
Mais la raison déterminante de mon départ fut plus pragmatique : la possibilité technique de retrouver ailleurs mes contacts essentiels. Tant que la fragmentation du réseau rendait impossible la reconstitution de ma veille et de mes affinités, le coût de sortie était trop élevé. Dès lors que la migration est devenue viable, permettant de suivre à nouveau les pairs dont le travail enrichit le mien, la balance a basculé. Je suis parti parce que je le pouvais, et parce que le bénéfice (retrouver un environnement lisible et des liens sociaux) surpassait enfin le coût. C’est un choix d’usager rationnel, non de martyr.
J’ai donc suivi mes contacts sur Mastodon, non seulement par nécessité de lien, mais avec un enthousiasme professionnel. Je voyais dans cette migration l’opportunité d’expérimenter la coconstruction des règles par les pairs, à l’image de la Netiquette à l’époque d’Usenet. L’idée était de remplacer l’administration froide des CGU et des algorithmes par une négociation sociale continue, où le contexte et l’intention priment sur la règle binaire. Il s’agissait de tester, en grandeur nature, si le lien social pouvait suffire à réguler les usages sans recours à la police automatique.
Deux ans plus tard, l’intelligence artificielle est venue jouer le rôle de révélateur chimique dans cette expérience, mettant à l’épreuve la solidité de cette promesse utopique.
Le procès de l’outil : quand la morale écrase le lien
Le premier incident fut celui du procès de l’outil. J’avais partagé un lien vers mon Digital Garden, le « Bureau Légendaire of investigation ». Ce n’est pas un site de production comme les autres : c’est une compilation de mes expérimentations avec l’IA, structurée comme une grille de lecture critique. On y trouve des prises de notes, des pense-bêtes, des détournements et des démonstrations par l’absurde de la plateformisation. La charte du site est explicite : « Ici, on ne documente pas. On légende. Documenter fige. Légender révèle. » Chaque image générée et chaque texte issus de prompts y est un acte de braconnage, une manière d’utiliser l’outil du système pour en révéler les failles.
Je m’attendais, conformément à mon hypothèse de modération par les pairs, à une discussion sur le fond : la pertinence de ce détournement, le rapport entre cette esthétique artificielle et la critique sociale, ou la manière dont le site lui-même agit comme une enquête sur l’hyperconnexion.
Il n’en fut rien. Un pair, que j’apprécie par ailleurs, me répondit publiquement pour exprimer son « refroidissement » face à l’usage de l’IA, l’associant à une perte d’éthique professionnelle. À cet instant précis, le site ne fut pas lu. La dimension critique, la structure en « enquêtes », la charte d’engagement contre la plateformisation, tout fut ignoré. L’outil seul suffit à produire un jugement moral. L’IA devint un péché originel, un marquage symbolique disqualifiant le contenu avant même toute interprétation.
C’est là que l’absurdité de la situation éclate : on me reproche d’utiliser l’IA alors que mon site est une démonstration active de ses usages possibles hors du cadre industriel. Le débat promis par la « modération par les pairs » s’arrêta avant même d’avoir commencé, sacrifié sur l’autel d’une pureté technique autoproclamée qui préfère condamner l’outil plutôt que de comprendre l’usage.
Le retour du sceau de conformité
Quelques semaines plus tard, un second épisode vint confirmer cette dérive, cette fois sous l’angle de la règle administrative. Je publiai une nouvelle image, cette fois encore clairement artistique, onirique, non photoréaliste, rendant toute confusion avec un deepfake impossible. Un utilisateur intervint pour exiger l’apposition d’un label « Généré par IA ». Je tentai alors d’ouvrir la discussion, rappelant que l’image ne cherchait pas à tromper, que le style était évident, et que le droit européen (IA act), tout comme le droit d’auteur traditionnel (on pense à Banksy et McDonald’s), protège le détournement et la parodie sans exiger de sceau de conformité. J’essayais, en vain, de faire vivre ce lien social intellectuel, cette acculturation commune qui devait être le cœur battant du réseau décentralisé.
La réponse fut laconique et sans appel : « Ce n’est pas juste une remarque, c’est une règle de mon instance. » La conversation s’arrêta net. Il n’y eut aucun débat sur le droit, aucune analyse de l’intention, aucune prise en compte du contexte. La règle suffit à clore le réel. C’est précisément à ce moment que l’ombre de Jean-Claude Milner s’est projetée sur mon écran. Non pas pour ses conclusions les plus radicales, mais pour cette intuition troublante selon laquelle, à force de multiplier les normes préventives destinées à réduire tout risque, on finit par remplacer la loi commune par une infinité de micro-règles locales appliquées de manière quasi automatique.
Souverainistes plus souverains que le roi
Nous assistons alors à un paradoxe fascinant : les espaces conçus pour réduire la dépendance aux autorités centrales et échapper à la logique des plateformes propriétaires reconstruisent artisanalement des mini-CGU communautaires. On y retrouve les mêmes réflexes de conformité, les mêmes logiques de signalement, les mêmes demandes de labellisation et la même difficulté à gérer la nuance. Simplement, ces règles sont portées par des visages plus sympathiques. Sur X, la norme descend d’une entreprise visible et lointaine ; sur Mastodon, elle circule horizontalement entre pairs convaincus d’agir pour le bien commun.
Le résultat produit une sensation curieuse, celle d’un panoptique distribué où chacun devient tour à tour usager, modérateur et surveillant bénévole. Nous sommes devenus des « souverainistes plus souverains que le roi », instaurant une hypervigilance communautaire parfois plus stricte et plus étouffante que les plateformes que nous dénonçons. La décentralisation technique, faute d’une culture politique du braconnage et du débat, a accouché d’une tyrannie de proximité, douce et fraternelle, mais tyrannie tout de même.
Conclusion : la ligne de fracture
Finalement, l’IA n’a rien créé : elle a simplement agi comme une ligne de fracture.
En traversant le réseau, elle a révélé l’existence d’une polarisation décentralisée. Là où je croyais trouver un espace de négociation permanente, j’ai découvert des blocs de certitudes morales qui ne se parlent plus. La technique a beau être distribuée, les clivages, eux, se recomposent avec une rigidité accrue, instance par instance, pair par pair.
Je reste sur Mastodon pour le lien humain, mais mon hypothèse de travail est invalidée : sans acculturation au débat et au droit, la décentralisation ne libère pas la parole. Elle ne fait que fragmenter la censure en une multitude de micro-autorités locales, chacune convaincue de détenir la vérité. La promesse de 2024 tient toujours, mais elle attend toujours son commencement.
